Un lieu mythique

QUAI DES ORFEVRES

S’il est un lieu mythique par excellence, c’est bien le quai des Orfèvres. Son seul nom, associé aux chiffres « 36 », évoque immédiatement la Police Judiciaire de Paris, ses prestigieuses brigades d’investigation et un personnage incontournable, Jules Maigret. Mais, bien avant l’installation de la PJ dans les murs du palais de Justice, après l’incendie de la commune en 1871, ce quai de la Seine avait déjà son histoire criminelle… 

Paris et Londres ont un point commun. Les fenêtres de la police s’ouvrent sur le fleuve et sur l’un et l’autre des emplacements, un crime consacra sinistrement l’affectation des lieux. Toutefois, si Scotland Yard recherche toujours le nom de l’assassin qui enfouit sa victime dans les jardins du palais des rois d’Ecosse, les Parisiens seront tout aussi flattés de savoir que les auteurs du double assassinat, qui vouèrent au sang le quai des Orfèvres, ont été découverts et châtiés dans les 48 heures suivant leur forfait. C’était en 1665. Au n° 54, à une cinquantaine de mètres de l’actuel n° 36, si cher à Georges Simenon, habitait dans un hôtel particulier – qui subsiste toujours – le plus hideux et le plus célèbre ménage d’Harpagons, dont Boileau nous a dépeint le portrait (Xe Satire), celui de Jacques Tardieu, lieutenant criminel de la ville, prévôt de la Vicomté de Paris. Durant vingt-sept ans, sans laquais ni servantes trop chères à payer, sans carrosse, sans enfant qu’il faudrait quelque jour établir, le pain mis sous clé hors le temps des repas, chemises et jupons taillés dans le satin des thèses, le couple amassera des pistoles jusqu’à ce matin du 24 août 1665. Là, deux jeunes gens, spécialistes de l’agression nocturne, réussissent à pénétrer dans la forteresse, tuent d’abord la femme puis l’homme accouru, tandis que la porte, munie par le lieutenant d’une serrure secrète, se referme sans rémission sur eux. Mais les cris des victimes ont attiré l’attention du voisinage. Les assassins sont arrêtés, immédiatement condamnés et roués le surlendemain devant la statue d’Henri IV, près du pont Neuf. Louis XlV estima, à juste titre, que la mesure était comble : on venait assassiner en plein Paris son chef de la police et l’arrestation des coupables n’était due qu’au seul fait d’un vulgaire courant d’air rabattant I ‘huis ! Il chargea aussitôt son Conseil, et plus spécialement Pussort d’Ormesson et Colbert, de réformer la police de sa bonne ville de Paris. Un édit du 15 mars 1667 créa la charge de lieutenant général de police et mit ainsi fin à la confusion de l’administration de la justice et de la police. Gabriel-Nicolas de la Reynie sera le premier à porter ce titre. Il exercera cette fonction durant trente longues années avant de passer le relais à Marc-René de Voyer d’Argenson ; lequel, à ce poste, servira deux rois de France entre 1697 et 1718.

Histoire du quai des Orfèvres

Construit dans le prolongement du quai du Marché Neuf, sur l’Ile de la Cité – plus précisément entre le pont Saint-Michel et le Pont Neuf. A son extrémité, il débouche plus précisément sur le square du Vert-Galant. Ce quai – comme son nom l’indique – formait alors une rive de la Seine permettant aux embarcations d’y accoster. Au-dessus se trouvait la rue des Orfèvres et un immense terrain baptisé « Verger du roi » lequel descendait en pente douce pour aboutir à une sorte d’embarcadère. Lorsque le fleuve venait à sortir de son lit, tous les habitants des modestes bicoques installées sur cette petite grève, avaient alors les pieds dans l’eau. 

Le « Verger du roi », situé juste au-dessus de ce quai, appartenait alors au premier président du Parlement, Achille de Harlay. Ce même verger lui fut offert par Henri IV, à la condition expresse d’en faire un site résidentiel. Achille de Harlay y fera bâtir – pour son usage personnel – un très bel hôtel particulier. C’est au cours de cette période que la courte rue des Orfèvres sera transformée en quai des Orfèvres. Il en sera de même pour la rue de la Lunette qui deviendra le quai de l’Horloge. La partie comprise entre le Pont Neuf et l’ancienne rue de Jérusalem, où se trouvait l’hôtel des premiers présidents, a été construite entre 1580 et 1643 et qui portera dès l’origine le nom de quai des Orfèvres, sera rebaptisée quai du Midi pendant la Révolution. La partie comprise entre l’ancienne rue de Jérusalem – où était édifiée la préfecture de police – et le pont Saint-Michel, qui englobera l’ancienne rue Saint-Louis, connue sous le nom de rue Neuve ou rue Neuve Saint-Louis en 1623, deviendra la rue Révolutionnaire en 1793. Ce même quai sera effectivement habité par des orfèvres et des joailliers à partir du XVIIe siècle, d’où son nom. Les maisons édifiées le long du fleuve seront démolies lors de la construction du quai actuel, en 1807. Un peu plus tard, Louis-Philippe ordonne la restauration du palais. Commencée en 1840, elle se poursuivra jusqu’en 1914. Elle sera toutefois interrompue par l’incendie de la Commune de Paris en 1871, lequel anéantira en quelques heures l’intégralité des bureaux de l’état civil parisien ainsi que l’hôtel du préfet de police situé rue de Jérusalem. A l’occasion de sa reconstruction, le Palais reçoit sa façade donnant sur la Place Dauphine, ainsi que son aile du quai des Orfèvres, dans laquelle est toujours hébergée – depuis 1891 – la Police judiciaire parisienne.

The End

Le 24 août de l’An de grâce 2017, la Police Judiciaire parisienne quitte le 36, quai des Orfèvres pour s’installer dans de nouveaux locaux, rue du Bastion à Paris 17e. Depuis ce temps, la PJ est hébergée au sein d’un complexe judiciaire de 32.500 m2, bâti sur dix niveaux. Pour beaucoup d’anciens policiers d’investigation ce sera la consternation, car un pan historique de leur vie venait de s’effondrer. En souvenir de son ancienne implantation, il sera exceptionnellement attribué au nouveau site le n° 36. Ce qui ne correspond à rien dans l’ordre de numérotation de la rue du Bastion ! Il n’est certainement pas faux de dire qu’en quittant le quai des Orfèvres, la PJ a perdu une grande partie de son âme…

Extrait de l’ouvrage « Les Orfèvres du 36 » – Editions Crépin-Leblond – Michel Malherbe ©

(Photo du 36 réalisée vers 1990 par l’IJ/PP)

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