Les Forts des Halles

Le transfert des anciennes Halles de Paris sur Rungis, en 1969, a fait disparaître, en même temps que la très pittoresque vie d’un quartier parisien, une corporation très originale, celle des « Forts des Halles ».

Une corporation vieille de neuf siècles 

De nos jours, peu de parisiens savent exactement qui étaient ces hommes si souvent popularisés par la littérature et 1a presse. Les « Forts », appelés anciennement « les 700 musclés », descendent en droite ligne des « Jurés déchar­geurs ».La création de cette corporation remonte au Xlle siècle, sous le règne de Louis VI Le Gros. Des ordonnances de Philippe Auguste, Louis le Hutin, Louis VII, Saint-Louis, Charles VI, Charles VII et Louis XIII sont intervenues au cours de l’histoire, pour fixer les bases de l’organisation interne de ce corps de métier bien particulier. Cette corporation est la seule qui ait survécu à l’ancien régime. La loi « Le Chapelier » de 1791, brisant les jurandes, maîtrises et associations, n’a pas réussi à l’abattre ! Un moment suspendue, cette charge fut rétablie par Napoléon 1er. Dans le passé, elle occupait une place prépondérante dans les pavillons des Halles centrales de Paris et au carreau forain. Le recrutement se faisait, en principe, au sein d’une même famille. Les jeunes succédaient aux aînés dans les mêmes fonctions, et recevaient ainsi tous les enseignements nécessaires pour mener à bien cette tâche particulière. La profession ne consistait pas, contrairement à une croyance fortement enracinée, à assurer exclusivement la manutention des denrées arrivant aux halles. En fait, ces « Forts » étaient chargés, en outre, de diverses missions de contrôle et de surveillance, dans l’enceinte des Halles de Paris. Ils étaient, de fait, de précieux auxiliaires pour la préfecture de police. Ils seraient, en outre, à l’origine du débardeur, ce fameux maillot de corps sans manche baptisé « Marcel ». Conçu l’usage des Forts des Halles, ce sous-vêtement long et largement échancré, avait deux fonctions assez mal connues : libération du mouvement des bras et protection du bas du dos contre les courants d’air frais. Cette partie du corps, qui était en quelque sorte le gagne pain de ces hommes, se devait d’être protégée.

Signes distinctifs

Les « Forts » étaient assez peu nombreux sur le carré des Halles. Ils se reconnaissaient, dès le premier coup d’œil, au « Coltin », ce grand chapeau  de cuir à très larges bords. Chose assez peu connue, ce même chapeau était doté d’une calotte de plomb en sa partie supérieure et interne. Ce dispositif, tout en protégeant le sommet du crâne contre les risques de choc, permettait aux « Forts » de porter de lourdes charges sur la tête. Ce « Coltin » protégeait également la nuque et les épaules du porteur. Du reste, le terme « Coltiner » pour désigner un transport de charges lourdes ou pénibles, viendrait de cette même coiffe ! Autre signe distinctif des Forts des Halles, une plaque métallique de forme rectangulaire était fixée au revers de leur large blouse grise. Cette plaque pouvait être argentée ou cuivrée, selon la position hiérarchique du bénéficiaire, mais toujours gravée aux armes de la ville de Paris. Le nom patronymique du détenteur et son matricule y figuraient en bonne place.

Recrutement

A la Belle-Epoque, vers l’an 1900, le concours d’entrée dans le corps des Forts des Halles comprenait des épreuves spécifiques à la corporation, dont l’une consistait au « portage » à dos d’homme, sur une distance de 60 mètres, d’une charge (malle pleine de pavés de Paris) approchant les 150 kg… Pour être admis au sein de cette corporation, il fallait remplir les conditions suivantes :

  • Etre en parfaite condition physique et exempt de maladies nécessitant un suivi médical ;
  • Posséder un niveau d’instruction équivalent au certificat d’études primaires ;
  • Avoir une taille minimale de 1,67 mètres ;
  • Etre de nationalité française ;
  • Etre libéré de ses obligations militaires ;
  • Avoir un casier judiciaire absolument vierge.

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, ces hommes disposaient d’une totale autonomie et géraient eux-mêmes leur budget. Une caisse de retraite autonome permettait de prendre en charge les anciens, lorsque l’âge interdisait les travaux pénibles. Ce budget était alimenté par les droits qu’ils percevaient sur le déchargement des marchandises et sur les produits vendus aux détaillants. Certains, spécialisés dans la découpe des viandes, percevaient un droit spécifique pour ce travail. Le caractère corporatif des Forts des Halles disparaît après 1945, époque où ils souhaiterons être assimilés aux fonctionnaires. Le projet de révision des statuts établi par l’administration, aboutira à la fonctionnarisation du corps le 1er  juin 1958. La corporation des Forts des Halles venait de disparaître, entraînant avec elle l’indépendance budgétaire de toute une profession. L’évolution de leur situation a été déterminée, depuis cette période, par l’arrêt de leur recrutement. Cette mesure était motivée, par l’évolution de l’organisation des marchés, laquelle faisait ressortir l’archaïsme du système, et par le transfert des anciennes halles de Paris vers le Marché d’Intérêt National de Rungis, situé dans la banlieue sud de l’agglomération parisienne. L’arrêt du recrutement depuis 1952, époque où ils étaient au nombre de 710, réduit l’effectif à 544 en 1958, 421 en 1963, et enfin, 269 lors du transfert à Rungis en 1969. Ce même transfert a également entraîné la dissolution du corps et le reclassement des effectifs dans divers services de la police parisienne. Un arrêté du préfet de police, en date du 22 février 1969, transformait les Forts des Halles en un corps d’agents de contrôle et de surveillance. Ainsi, disparaissait l’une des plus anciennes corporations et, avec elle, une partie des derniers vestiges du vieux Paris ! II ne reste plus de ces Forts des Halles, que l’image populaire : un chapeau à larges bords et une médaille portée sur la poitrine, éléments symboliques de l’appartenance à la fonction. L’évocation de cette image, ramène inévitablement à l’une des œuvres maîtresses d’Emile Zola :  « Le ventre de Paris », dans laquelle le rôle de ces hommes est si bien décrit : 

« Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui portait une plaque au revers de son paletot, se fâchait, tapait du bout de sa canne sur le trottoir. 

  • Allons donc, allons donc, plus vite que çà ! 
  • Faites avancer la voiture… 
  • Combien avez-vous de mètres ? 
  • Quatre n’est-ce pas ? ».

© Michel Malherbe

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