L’Affaire Luka Rocco Magnotta

– Les Enquêteurs du Numérique 1 –

Eric Clinton Newman est né au Canada en 1982. En rupture avec sa famille, il a officiellement adopté le nom de Luka Rocco Magnotta en 2006. Toute sa vie, il a utilisé le web pour faire parler de lui, multipliant les créations de profils sur les réseaux sociaux et les publications sur des blogs, révélant sans doute ainsi la part schizophrène de sa personnalité, diagnostiquée d’ailleurs lors de son adolescence, jusqu’à ce que cette passion pour l’exposition numérique se retourne contre lui.

A partir de 2010, il publie plusieurs vidéos dans lesquelles il torture et tue différents animaux. Ce sont ces vidéos qui attirent l’attention des internautes, qui vont se constituer très rapidement en véritables groupes coordonnés d’enquêteurs du web, mais aussi celle de Animal Beta Project, association à but non lucratif qui s’est donné pour objectif « la traque des individus ayant blessé des animaux, dont l’acte ou le résultat de l’acte a été capturé de façon digitale. » (« We seek out individuals that have harmed an animal where the act or aftermath was captures digitally. »)

Ces internautes ont de suite alerté les autorités sur la dangerosité de Luka Rocco Magnotta, car ils ont très vite compris qu’il ne s’arrêterait pas au meurtre d’animaux. Il avait d’ailleurs prévenu qu’il s’attaquerait prochainement à un être humain sur un de ses blogs.

Il met ses menaces à exécution en mai 2012, en assassinant un étudiant chinois, Jun Lin et en publiant ensuite une vidéo de 11 minutes dans laquelle il met en scène des actes de mutilation sur son cadavre ainsi que des actes, réels ou non, laissant penser à du cannibalisme. La vidéo, nommée “1 lunatic, 1 ice pick” (“Un fou et un pic à glace”) a été visionnée dans le monde entier avant d’être retirée. Les Internautes se sont interrogés sur le fait que les images étaient réelles ou non, mais les enquêteurs suivant le cas de Magnotta, qui s’était lui-même baptisé “Le Tueur au Pic à Glace” dans l’annonce qu’il avait faite de son futur crime, ont de suite compris qu’il s’agissait d’un vrai meurtre et que Luka Rocco Magnotta en était le responsable.

Fin mai 2012, plusieurs jours après le meurtre et la publication de la vidéo, il envoie par la Poste un pied de sa victime au Parti Conservateur du Canada, ainsi qu’une main au Parti Libéral. Au même moment, le tronc de sa victime est retrouvé dans une valise devant son dernier appartement connu, où est découvert la scène de crime. La victime, dont l’intégralité du corps n’a pas été retrouvée, a été identifiée le 1er juin 2012. Le 5 juin 2012, deux écoles différentes de Vancouver reçoivent son autre main et son autre pied. Des restes lui appartenant son retrouvés dans un parc de Montréal le 4 juillet 2012.

Magnotta quitte le continent américain pour la France le 26 mai 2012, et continue son périple jusqu’en Allemagne le 31 mai 2012. Il est arrêté sans résistance le 4 juin 2012 dans un Cybercafé de Berlin où il a été reconnu par le gérant.

Le numérique aura été à la fois son meilleur ami et son pire ennemi.

Revenons sur la formidable traque des enquêteurs du web, qui a grandement contribué à son arrestation :

Ces gens, héros ordinaires de l’ère numérique, ont été guidés dans un premier temps par leur amour et leur empathie envers les animaux torturés et tués par Luka Rocco Magnotta, mais aussi par leur conviction viscérale qu’il n’allait pas s’arrêter aux animaux.

Ils se sont constitués en groupes et ont échangé entre eux, pour certains à temps complet, afin de retrouver Luka Rocco Magnotta et l’empêcher de passer à « l’étape suivante ». Ils ont sauvegardé les vidéos de torture et les ont épluchées, plan par plan, en essayant de faire abstraction des images cruelles qui allaient les hanter pour toujours, afin de lister tous les détails leur permettant de localiser le meurtrier. Jusqu’à la nausée.

Ils ont étudié les poignées de porte visibles sur les vidéos, les prises électriques, la literie, les cigarettes que fume Magnotta, la lanque présente en fond sonore sur la télé etc. afin de déterminer de quel pays ces vidéos pouvaient émaner. La vidéo dans laquelle Luka Rocco Magnotta asphyxie deux chatons dans un sac plastique à l’aide d’un aspirateur leur a permis notamment de déterminer qu’elle ne pouvait provenir que d’Amérique du Nord, du Canada ou du Mexique, grâce au modèle même de l’aspirateur, qui n’était commercialisé que dans cette partie du monde.

Pendant deux ans, ces cyber justiciers ont traqué Magnotta sans relâche. Magnotta lui-même aurait parfois échangé avec eux, se créant de nouveaux profils afin soit de les aiguiller sur des fausses pistes, soit de se s’auto-féliciter de ces actes de torture. C’est à la suite de la vidéo des deux chatons qu’ils parviennent finalement à découvrir son adresse exacte et la transmette à la Police, afin qu’il soit arrêté avant de tuer un être humain. Ils ne seront pas pris au sérieux et Luka Rocco Magnotta mettra sans tarder son projet de meurtre humain à exécution.

L’action de ces enquêteurs de salon aura en tous cas permis la diffusion en masse de son identité, ce qui a poussé Magnotta à fuir et à prendre des risques d’une part, et aura permis que le patron d’un cybercafé berlinois le reconnaisse et avertisse les autorités, permettant ainsi sa capture et son jugement, d’autre part.

Chaque époque engendre son héros.

Proverbe coréen

Ces héros du numérique, animés de leur seul sens de la justice, de leurs compétences personnelles et de leur coordination, c’est vous, c’est moi.

Dans un prochain épisode, nous reviendrons sur une autre affaire de l’ère numérique.

Pour en savoir plus :

Don’t F**k with Cats sur NETFLIX retrace la traque en ligne de Luka Rocco Magnotta. Images difficiles de torture animale.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Luka_Rocco_Magnotta

Plume – Février 2021

Crédit photo : Photo par formulaire PxHere

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