Jeu vidéo et confinement

Petit retour d’expérience inattendue

fisbone, visuel jeu
Un de mes visuels sur les jeux, en général entouré d’une bannière du groupe de joueurs avec lesquels je joue

Pendant le confinement, nous avons dû nous occuper différemment, le numérique a pris une place plus importante dans nos vies que cela soit à travers le télé-travail, nos activités sportives via des applications ou des séances à distance, nos consultations médicales à distance, nos cours à distance, nos courses à distance…tout est résumé par ce mot : distance … que nous avons dû apprivoiser un peu brusquement.

Une petite présentation rapide de ma personne, je suis une femme 🙂 de 47 ans (aïe) qui joue aux jeux vidéo …depuis toujours (si si si, j’ai connu le pong d’Atari). Quand j’ai commencé les jeux vidéos, c’était via l’intermédiaire d’une console ou d’un ordinateur. Les jeux étaient souvent solitaires, parfois à deux. Au fil des innovations technologiques, nous avons commencé à jouer en réseau d’abord interne (ordinateurs reliés, ah ces parties de Doom) et en externe via internet (WoW (World of Warcraft) a été le choc). Avec l’arrivée des jeux en réseau, en tant que femme, j’ai dû m’adapter à un monde quelque peu masculin. Pour jouer pleinement et afin d’éviter des situations quelques peu gênantes, j’ai toujours adopté des pseudonymes masculins et tchatter en ligne sans micro et caméra.

Visuel modifié, à l’intérieur le fameux Fishbone, éponyme du groupe de musique et autour la bannière de l’alliance Unity of Bastards

Mars 2020, le confinement … je commençais à l’époque un jeu sur tablette en ligne, un MMO (massive multiplayer online c’est à a dire un jeu faisant participer un très grand nombre de joueurs simultanément), Rise of Kingdoms (RoK) , je le nomme aussi mon jeu du confinement. Il s’agit d’un jeu de stratégie et de civilisation, assez basique dans son genre, addictif car bien pensé par ses concepteurs. Comme tous ces jeux en ligne, chaque joueur doit faire partie d’une alliance (un groupe de joueurs) sur un royaume pour progresser. L’autre particularité de ces jeux est que souvent progression rime avec argent réel, certains personnages et avantages sont débloqués uniquement avec paiement, toujours des petites sommes qui peuvent vite devenir importantes quand on ne fait pas attention. Ce jeu est international, les alliances peuvent être mixtes ou non, tout dépend de notre degré de communication en langue étrangère ( le jeu intègre un traducteur multi langues mais les abréviations, les fautes d’orthographe (oui, ça pique les yeux sur les tchat) un alphabet différent rendent incompréhensibles les traductions). Traditionnellement, les joueurs adoptent l’anglais pour communiquer. C’est un jeu de stratégie qui nécessite souvent d’être connecté au même moment pour certains événements pour gagner des récompenses ou des progressions.

Comme pour la plupart des jeux, les joueurs utilisent Discord, c’est un outil qui permet de discuter à l’oral ou à l‘écrit et permet de partager sur des serveurs que les joueurs créent eux-mêmes moult documents et astuces pour évoluer.

Je vais aborder la notion de baleine, terme du jeu pour désigner un joueur qui met plus de 500 euros dans le jeu par mois. Les joueurs qui sont en dessous de 100 euros sont considérés comme des F2P (free to play, c’est à dire des joueurs qui n’investissent pas ou peu). Il existe des joueurs baleines vedettes des Qataris et autres qui ont avant le confinement invités leurs équipes dans leurs pays. Ils ont de nombreux comptes, font parties d’équipes connues. Le jeu est très bien pensé d’un point de vue psychologique, et crée une impression de petites sommes un peu obligatoires (chaque joueur en achetant donne un cadeau aux joueurs de son alliance plus ou moins important selon le montant investi). La plupart des joueurs par mimétisme se sentent obligé d’investir comme les autres. L’argument principal que j’ai lu ou entendu est qu’ils n’ont pas d’autres distractions dans la vie réelle, tout étant fermé par le confinement.

Il est à noter que d’un pays à l’autre le jeu n’est pas aussi cher. Mais en terme de sommes investies dans le jeu, nous sommes très loin derrière les coréens, les chinois et les vietnamiens. A se demander si notre rapport à l’argent dans le jeu est différent ou si notre situation financière est un peu plus alarmante. Enfin, de nombreux joueurs revendent leurs comptes, même si cette pratique est interdite par les créateurs du jeu. Un compte avec les bons personnages bien construits (« maxés ») se vend aux alentours de 500 euros et plus.

Un autre aspect du jeu : j’ai souvent eu l’impression d’assister à un cours de géopolitique ou de comportements humains primaires (envie, vengeance..) le jeu amplifie, l’écran protège. Par exemple, les joueurs coréens dès leur entrée sur un royaume ne veulent pas le partager avec d’autres et vont donc éliminer toutes les alliances non coréennes. Les français sont les spécialistes des « drama » sur les tchats, souvent des interprétations de situation et ont tendance à prendre un peu de haut les autres, souvent par le fait d’une langage anglais directif à l’écrit. (nb : j’ai été agréablement surprise par le niveau oral en anglais des français). Il y a un roi sur le royaume qui le dirige. Certains royaumes partagent ce pouvoir entre les alliances principales et le rôle de roi tourne. D’autres royaumes adoptent la dictature avec un roi qui attribue les avantages aux membres qu’il apprécie ou à lui-même (gains de personnages pendant certains événements, distribution de cadeaux…) et évidemment il se garde le pouvoir. Sur un serveur récent, une princesse saoudienne a décidé d’exterminer tous les joueurs …et a réussi, la plupart des joueurs ayant changé de serveur.

Comme tous les jeux, nous avons des youtubers aguerris ou non qui postent des vidéos quotidiennement sur les nouveautés (souvent sponsorisés) ou sur leurs expériences de jeu.

Screen du jeu Rise of Kingdoms, attaque de deux alliances pour une prise de porte

J’ai remarqué également un autre point : les méthodes de management, de conduite de projet issues du monde du travail. Les équipes fonctionnent avec des responsables : recrutement avec support attractif sur les réseaux, diplomatie avec les autres alliances et les autres royaumes, organisation et attribution de rôles avec tâches à effectuer, organisateur d’événements au sein de l’alliance ou du royaume, gestion des conflits entre joueurs, création de reporting avec les statistiques des joueurs mis à jour régulièrement qui donnent lieu à des récompenses, des promotions…tout ceci me fait penser au monde du travail d’autant que les alliances organisent des réunions en vocal pour présenter les nouveaux joueurs, pour mettre en place de nouvelles stratégies. Tout ce petit monde rédige des powerpoint, des formulaires google que les joueurs renseignent….tout une gestion très chronophage qui est mise en place afin de concurrencer les autres alliances et de mieux connaitre les possibilités de chacun des joueurs, leurs avancements…bref, une transposition de l’organisation du monde du travail dans le jeu. Personnellement, je me suis retrouvée à gérer une équipe et à créer des roadmap style gestion de projets avec trajectoires… Il faut avoir en tête qu’une alliance comporte autour de 100 joueurs et un royaume plus de 1000. Les joueurs qui sont inactifs et qui n’ont pas justifiés leurs absences (eh oui) ou du moins prévenus leurs responsables sont éliminés de l’alliance. Un joueur sans alliance devient une cible, il est zéroté si c’est un gros compte c’est à dire que les autres joueurs le pillent, mettent ses ressources à zéro … un peu charognard tout ça. Si le joueur est inactif depuis longtemps, les concepteurs écartent la ville du joueur pour la mettre dans un coin de la map(carte du royaume).

Enfin coté programmation, il existe des bots, c’est à dire des logiciels qui se comportent comme des humains et interagissent avec les serveurs du jeu. Cela permet d’être toujours connecté et de par exemple récolter des ressources en continu (comptes “farm” qui alimentent un compte principal). Evidemment, les créateurs du jeu font régulièrement des mises à jour pour identifier ces comptes et les éliminer.

Fraîchement arrivée sur le jeu en mars, j’ai progressé tranquillement et j’ai dialogué comme toujours par écrit soit sur le jeu soit sur discord. J’ai rejoint une alliance francophone (coucou les québécois) et au fil du temps, à passer sur le jeu, les langues se sont déliées. Les professions se sont dévoilées, les âges, les situations vécues …la covid passant par là, chacun a raconté ce qu’il vivait (situation personnelle, professionnelle, ..) et j’y ai participé car le jeu est devenu une fenêtre sur l’extérieur. Le confinement a entrainé une multiplication de notre temps de jeu. Les plus jeunes n’y restaient pas car il faut communiquer réellement sur ce jeu pour progresser et être disponible à toute heure du jour et de la nuit.

La tranche d’âge variait de 18 à 50 ans passés, des étudiants confinés, des commerçants, une jeune bijoutière qui travaillait en Suisse en habitant en France qui a vu les frontières interdites aux français et a perdu son travail, des cadres en France ou des expatriés qui conservaient un lien avec leur pays ainsi, des ingénieurs, un marin, un maraîcher, un apiculteur, des militaires, des policiers, des jeunes mères de famille, des infirmiers, un rentier qui a fait sa fortune avec les bitcoins (notre baleine) … on a partagé notre vécu quotidien, on se connaissait de plus en plus et … j’ai utilisé le vocal pour la première fois sur un jeu. Après un moment de surprise générale, les ardeurs ont été calmées avec la révélation de mon âge 😉 Au fil des jours, les infirmiers témoignaient de ce qu’ils voyaient, directement ou par l’intermédiaire de leurs conjoints, et nous avons vécu l’hospitalisation d’un joueur renommé sur un autre serveur. Ce fut très émouvant car tous les joueurs présents sur ce serveur lui ont rendu hommage, visiblement, en rassemblant leurs troupes pendant des heures autour de sa ville.

Screen rassemblement : joueur hospitalisé de la Covid-19, les joueurs le soutiennent en entourant sa ville de leurs troupes, 9 avril 2020

A la fin du premier confinement, certains joueurs se sont rencontrés dans la vie réelle, j’ai commandé des pots de miel à notre apiculteur, nous n’étions plus anonymes entre nous… la passerelle entre le monde virtuel et réel a eu lieu.

C’est mon jeu “covid”, il restera ainsi car je l’associe à cette période de confinement. N’importe quel MMO aurait eu cet effet. Un jeu particulier par l’intermédiaire duquel je me suis dévoilée un peu plus et par lequel je me suis rendue compte que la présence féminine est un peu plus importante au fil des générations. Attention, beaucoup de profils masculins utilisent des photos alléchantes féminines pour se faire apprécier 🙂 Un jeu où on se retrouvait pour parler, un lien social qui nous manquait dans la vie réelle, des amitiés, des rencontres (un couple formé), des grands fous rires ensemble, des disputes…Je l’ai arrêté en janvier, car j’en avais fait le tour. C’est un jeu qui n’a pas de fin en soi à part celle qu’on ressent par lassitude, beaucoup de joueurs sont addict et ne se voient pas arrêter notamment à cause des sommes investies. La boucle est bouclée au plus grand plaisir des concepteurs qui innovent en continu, envoient chaque semaine des mises à jour pour alimenter cette addiction, mais j’estime que le jeu vidéo doit être utilisé comme un loisir, il ne doit pas devenir une contrainte, une obligation…ou au pire une addiction.

Crédit photo : Image par StockSnap de Pixabay – Icons made by Freepik from www.flaticon.com

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